J’adore la science-fiction. Pour quelqu’un qui a toujours eu du mal à choisir sa voie et qui aimerait faire changer la société, la littérature des possibles permet d’explorer de multiples potentialités durant une même vie.
Après mes maigres tentatives d’écriture, j’ai voulu faire un retour chrono-thématique de mes lectures avec SensCritique… autant en faire une petite histoire de la science-fiction ici. Si vous souhaitez quelque chose de précis, allez sur NooSFere. Si vous souhaitez une réponse rapide, efficace, et entrer dans un monde dystopique contrôlé par le Big Business américain, Claude et ChatGPT peuvent aussi le faire pour vous. J’ai choisi de diviser la science-fiction en cinq périodes.
Les prémices de la science fiction
Pendant longtemps, le genre littéraire de la science-fiction naissait avec Jules Verne puis Herbert Georges Wells dans la deuxième moitié du XIXème siècle.

Jules Verne serait l’ancêtre de la hard SF. Toutes ses fictions sont certes des aventures, mais les éléments de science fiction sont très largement documentées pour justifier une plausibilité technique. La « suspension d’incrédulité » n’était pas encore théorisée, il fallait donc déployer des trésors d’ingéniosité pour emporter le lecteur dans des situations quasi impossibles.
Le genre est tout de suite lié au cinéma, lui aussi français, puisque Méliès s’inspire de De la Terre à la Lune de 1865 pour son Voyage dans la Lune en 1902.
Les anglo-saxons, menés par H. G. Wells se détachent de la faisabilité technique pour proposer des possibles moins reliés aux réalités concrètes. Pourquoi passer 30 pages à expliquer comment il serait techniquement possible de faire quelque chose. Un scientifique a créé une Machine à explorer le temps… Pourquoi passer 50 pages à expliquer son fonctionnement ? Pouf, la voilà qui fonctionne ! Les extra-terrestres peuvent nous attaquer dans La guerre des mondes, précurseur des invasions extraterrestres.

Voilà, la tradition historiographique pendant longtemps. Deux écoles. Une français plus ancrée sur la réalité, l’autre anglo-saxonne plus fantasque. Mais c’est encore le XIXème qui tente d’imposer ses standards. On peut en réalité remonter bien plus loin.
En 1516, l’Utopie de Thomas More est déjà de la science fiction. Cet exemple ouvre un genre repris depuis par bien d’autres. Et en négatif, il ouvre la voie à la dystopie qui a fait la gloire du genre. Début XXème, ce sont des auteurs russes comme Bogdanov et Zamiatine qui s’en inspirent pour fonder une école de science-fiction qui a longtemps inspiré le bloc de l’est.
En 1638, Francis Godwin imagine déjà un voyage lunaire qui a inspiré de nombreux auteurs classiques. Les mondes incroyables de Gulliver datent de 1726 et inspirent ensuite des auteurs aussi différents que Jack Vance ou Ursula Le Guin. Certains remontent le genre du « premier contact » dès Marco Polo en 1298.
Début XIXe, il y a aussi des réflexions sur la vie extra-humaine avec Frankenstein de Mary Shelley dès 1818.
Ce dernier nous montre une inspiration majeure de la science-fiction qu’il serait inconvenant de présenter comme telle… les trois grands livres des religions monothéistes sont emplis de fictions magiques qui nourrissent tous nos imaginaires. Certains récits antiques comme Lucien de Samosate pourraient réellement être classés comme de la SF. J’ai fait une liste des meilleurs livres aux origines de la science fiction ici.
L’âge d’or de la science fiction (1930’s, 1950’s)

Après ces précurseurs, souvent un peu datés, arrive les livres du premier âge d’or de la science fiction. Entre 1930 et la fin des années 1950, le genre décolle aux États-Unis. Il est suivi en Europe et ailleurs avec un peu de retard, notamment en France.
Les magazines Pulp cartonnent durant l’entre-deux-guerres. Des auteurs publient de nombreuses histoires extraordinaires dans ces publications à faible coût. De nombreux genres y prennent leur envol : fantasy, aventure, western, fantastique, romance, roman noir… et bien sûr la science fiction. Celle-ci est surtout portée par Astounding Stories dès 1930 et quelques autres. La majorité des histoires y sont d’assez mauvaises qualités. Le rythme et la quantité priment sur la qualité. Des auteurs désormais reconnus passent aussi par ces magazines, d’Asimov à Silverberg en passant par Bradbury. Tous les grands noms y ont fait leurs armes, mais quasiment que des hommes. L’esthétique attire quasi uniquement une clientèle masculine.
Cette période prolifique permet de faire naître tous les principaux thèmes qui ont fait l’histoire de la science-fiction, même si le style laisse encore souvent à désirer.
Les plus grandes dystopies sont rédigées par Aldous Huxley (Le meilleur des mondes, 1932), et par son ancien élève George Orwell (1984, 1948). Deux mondes où l’humanité est asservie, que ce soit par la violence et la peur sous Orwell ou par le confort et le plaisir sous Huxley. On remarquera qu’un bon mix des deux semble toujours d’actualité IRL. D’autres livres comme La Kallocaïne ou Fahrenheit 451 explorent aussi ce thème à la même époque.

L’effondrement de la société moderne est déjà un sujet d’inquiétude inspirant. Matheson nous projette dans la fin de l’humanité (Je suis une légende, 1954) ainsi que Simak (Demain les chiens, 1952). Le français Stefan Wul s’intéresse à l’après et crée ainsi les débuts du genre post-apocalyptique (Niourk, 1957). Barjavel imagine la chute des technologies qui nous déshumanisent (Ravage, 1943), tandis qu’Asimov cherche des moyens de diminuer la durée des âges sombres entre les empires (Fondation, 1951).

Ce dernier est aussi un excellent exemple de Space Opera, genre aussi développé par Van Vogt ou Clarke.
Les thèmes ébauchés au XIXe continuent de se décliner. Le voyage temporel sous la plume de Barjavel, les invasions aliens par Heinlein ou la vie artificielle sous la forme de robots par Asimov. Au cinéma, le genre est encore un peu timide, mais on ne peut déjà nier l’importance des Godzilla, King Kong ou L’homme qui rétrécit.
La science fiction new wave (1960’s, 1970’s)
Dans le cinéma, les films à grand budget bien propres sur eux commencent à sentir la naphtaline. La Nouvelle vague française, très largement poursuivie aux États-Unis, donne un coup de neuf au septième art. Des films de science fiction emblématiques apparaissent (2001 l’odyssée de l’espace, la planète des singes…), reprenant souvent des scénarios de la littérature de science-fiction déjà mentionnés, jusqu’à l’avènement de Star Wars en 1977 et autres blockbusters de SF.
Dans la littérature, la science fiction continue sur sa lancée avec les mêmes auteurs (Barjavel, Asimov, Heinlein…). D’autres vont au contraire s’arrêter d’écrire pour se lancer dans des communautés alternatives qui sentent bon les années 60 et 70 américaines, notamment sous l’égide de Ron Hubbard, auteur de science-fiction devenu gourou-créateur de la secte scientologue. Pour les littératures de l’imaginaire, de nouveaux auteurs, inspirés de ces mouvements, viennent apporter du renouveau et des remises en cause. Les thèmes de cette science-fiction new wave sont explorés plus en profondeur, créant des sous-genres. L’histoire de la science-fiction s’étoffe !

Ainsi, Herbert magnifie le space opera (Dune, 1965), Poul Anderson et Robert Silverberg vont s’approprier le voyage temporel. Le premier propose une brigade temporelle pour contrôler les abus, tandis que l’autre explore les possibilités de prisons temporelles et autres voyages touristiques dans le temps (Les temps parallèles, 1969). Plusieurs vont aussi s’intéresser à l’uchronie, que ce soit Hitler devenu écrivain de science-fiction par Spinrad (Rêve de fer, 1972) ou la victoire des nazis par K. Dick (Le Maître du haut château, 1962)
L’auteur le plus remarquable de cette période est sans conteste Philip K. Dick. Questionnant la place de l’auteur et du lecteur, c’est surtout sa remise en cause de nos perceptions et de la réalité qui émanent dans toute son œuvre. Ainsi, il s’interroge sur ce qui différencie l’humain du robot (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, 1968), sur la perception de la mort (Ubik, 1969) et sur la drogue et le réel (Substance mort, 1977). De nombreux auteurs explorent l’idée de perception faussée, de non-mort ou de réalité virtuelle (Pierre Pelot, Christopher Priest, P. J. Farmer…)

Ces tentations alternatives se ressentent avec d’autres auteurs dans des dystopies originales. Silverberg propose un monde peu attirant inspiré de la libération sexuelle (Les Monardes urbaines, 1971), Brunner imagine un XXIème siècle surpeuplé où le terrorisme est banalisé (Tous à Zanzibar, 1972).
La guerre du Vietnam fracture la société, mais aussi le microcosme éditorial de la science-fiction. Ainsi, Poul Anderson et Jack Vance vont écrire des fictions engagées pour le parti réactionnaire, et seront peu diffusés en Europe où l’antiaméricanisme grandit. Certaines sont pourtant amusantes, comme Wyst : Alastor 1716, ²pamphlet contre l’Etat-providence.
Plus intéressant à mon sens, les critiques de la société américaine inspirent les auteurs, et vice versa. Spinrad critique la puissance des médias (Bug Jack Barron, 1969). Ursula Le Guin est l’une des rares femmes à s’imposer en science-fiction. Le cycle de Hain explore des sociétés extra-terrestres inspirées de l’anarchie (Les Dépossédés, 1974) ou des études de genres (La main gauche de la nuit, 1969), avec la finesse d’une ethnologue.

Symboles de cette époque de remise en cause, beaucoup des alternatifs de cette époque ont depuis été récupérés. L’histoire de la science fiction suit peut-être l’histoire du capitalisme… Les réalisateurs et producteurs foncent désormais sur K. Dick pour l’adapter. L’auteur fait vendre ! (Blade Runner, Total Recall, Minority Report…). Les États-Unis semblent devenir totalement hégémonique sur ce genre littéraire, à quelques exceptions comme Solaris du polonais S. Lem (1961) ou Stalker des frères Strougatski (1972).
La science-fiction moderne (1980’s, 1990’s)
Il faut admettre que le genre s’essouffle un peu. Les Pulp magazines ont coulé ou n’ont plus d’influence. La science-fiction s’épanouit davantage au cinéma : Star Wars, Dune, Jurassic Park, Matrix… et parfois aussi en BD (l’Incal).
C’est une évolution globale de la société, nous lisons moins. Et la science-fiction se prête particulièrement bien aux images spectaculaires des blockbusters.
Des cousins de la science-fiction se développent en parallèle, comme l’heroic fantasy. Pourtant, le genre ne disparait pas pour autant. La plupart des auteurs précédemment cités sont toujours en activité. Le cycle des robots continue chez Asimov, l’univers de Dune grandit, la brigade temporelle d’Anderson patrouille toujours, Spinrad critique toujours la société américaine maintenant qu’il est venu vivre à Paris… K. S. Robinson vient ajouter une autre grande fresque sur la terraformation de Mars.

S’inspirant des tendances, certains vont tenter de la science fantasy, comme le cycle de Majipoor (1980) ou Les royaumes du mur (1993) de Silverberg. Jack Vance s’y était déjà tenté dès 1968 dans le cycle de Tschaï, mais on le classait alors dans le genre « premier contact ». Les sous-genres sont souvent artificiels et poreux. A l’inverse, des auteurs d’heroic fantasy font de la science fiction post-apo comme D. Gemmel (Waylander, 1986)
De même, Le cyber-punk décolle aussi avec W. Gibson (Neuromancien, 1984). Le space opera se revisite à la sauce horreur et poésie avec Dan Simmons (Hypérion, 1989) et les utopies reviennent à la mode avec Iain Banks (L’homme des jeux, 1988). Ces deux derniers préfigurent les évolutions de la SF au XXe siècle : plus littéraire ou plus orientée vers des futurs désirables, comme l’analyse bien Vincent Gerber. Des livres plus adaptés aux adolescents émergent aussi comme Le Passeur de Lois Lowry. Le genre est devenu un secteur reconnu et catégorisé, les œuvres sont davantage calibrées pour plaire à un public.
Signe que la SF a atteint sa maturité, elle s’ouvre à la parodie et au pastiche pour éviter de tourner en rond. L’humour absurde anglais déferle dans la prose de Douglas Adams (H2G2, 1978), alors que Connie Willis détourne la littérature et le voyage dans le temps.

L’essoufflement américain permet cependant l’essor d’auteurs étrangers et d’autrices (comme Connie Willis) qui ne trouvaient pas leur place dans ce monde américain, blanc et masculin.
La Britannique P. D. James explore un monde sans enfant, Margaret Artwood revisite la dystopie sous l’angle féministe (La servante écarlate, 1985)
En France, Werber va lancer ses cycles des Fourmis (1993) et des Dieux (2004). La science-fiction européenne continue donc d’exister, à l’instar du très joli titre Des milliards de tapis de cheveux (1995) de l’Allemand Eschbach.
La science fiction au XXIe siècle
Les auteurs étrangers continuent d’émerger. La science-fiction devient un genre plus ouvert et international.
Le Français Beauverger mêle pirates et voyage temporel (Le Déchronologue, 2009). Le Russe Glukhovsky teinte le post-apo de fantastique (Metro 2033, 2005). Audrey Pleynet fait cohabiter les espèces dans un space-opera moins anthropo-centré (Rossignol, 2023)… mais c’est surtout la Chine qui renouvelle le genre, notamment avec l’ambitieuse trilogie de hard-sf de Liu Cixin (Le problème à trois corps, 2008). Le système de publication sur appli, ouvert à tous, pourrait être un avenir possible de la science fiction… si ce secteur devient plus mâture que les fan-fictions érotiques et les copies d’Harry Potter du Bookstagram qui le peuplent aujourd’hui.

La SF pour ado décolle (Le Labyrinthe, 2009 et Hunger Games, 2008) en parallèle du cinéma qui les adapte très souvent, en films, et de plus en plus en séries ou en jeux. La littérature de science fiction s’étend maintenant sur tous les canaux avec une qualité correcte.
Cela renforce aussi les autrices : Yoon-ha Lee, Catherine Dufour, Becky Chambers. Cette dernière est l’une des rares à illustrer le solar punk, une recherche de vision utopique à nouveau, inspirée du féminisme (Histoire de moine et de robot, 2025), ouvrant tout un courant moins masculin dans la science fiction.
Cependant, le changement le plus important est sur la nature même de la SF. Selon moi, la science-fiction n’est plus un genre. Il s’agit d’un type de fiction comme un autre, qui est donc intégré et approprié par des auteurs grand public reconnus, issus de la littérature blanche.
Ainsi, Amélie Nothomb anticipe les excès de la téléréalité (Acide sulfurique, 2005). Laurent Binet retourne l’uchronie contre les conquistadors (Civilizations, 2019). Dan Simmons réécrit la guerre de Troie dans l’espace (Ilium, 2003). La science fiction se fait plus littéraire dans les lignes de Cormac McCarthy (La Route, 2006) ou d’Alain Damasio (La zone du dehors, 2001). Dès lors, il peut être récompensé comme n’importe quelle œuvre, comme le prouve le best-seller d’Hervé Le Tellier qui gagne le prix Goncourt (L’Anomalie, 2020).
La boucle est désormais bouclée. Durant l’histoire de la science-fiction, elle a été un sous-genre naissant, une contre-culture, un genre calibré par le marketing, un terrain de lutte… elle peut encore être tout ça. Mais la science-fiction a désormais quitté les carcans de la littérature de genre pour trouver sa place au panthéon des Belles Lettres.