Après avoir exploré la mode chinoise, la cuisine du pays, le contrôle sécuritaire et autres curiosités de l’empire du milieu, finissons sur le tourisme. On parle parfois des Français un peu beaufs qu’on n’a pas envie de croiser en vacances. Certes. Ce n’est rien à côté des touristes chinois.
Tourisme chinois et impérialisme
Est-ce que vous aussi vous avez un classement des pires touristes au monde ? Mon classement des pires touristes serait : 1 Russes / 2 Chinois / 3 Américains… ah, on me dit qu’on doit généralement garder ce classement pour soi pour ne pas passer pour un raciste. Mais je vais quand même justifier mon choix : les trois pires sont aussi les trois plus grandes puissances impérialistes. Et ça a un lien dans leur rapport à l’altérité : ils imposent leur modèle sans s’adapter aux autres. Pour les Chinois : faible adaptation à la langue, bruit, déchets laissés partout, consommation effrénée, mise en scène, habitude à traiter le service comme des larbins… ils font comme ça chez eux, ça leur semble normal à l’étranger d’imposer leur modèle. C’est leur norme, et le propre des empires est d’imposer sa norme. Deal with it!

Temps de vacances en Chine
Venons-en au tourisme chinois. C’est l’un des rares pays où l’on est content de croiser des touristes occidentaux. En effet, nous sommes très peu nombreux en proportion des touristes chinois et il devient rassurant de trouver des repères connus dans un lieu si dépaysant.
Les Chinois ont beaucoup moins de jours de congés payés que nous : 5 en début de carrière, 15 en fin. Cependant, il faut aussi compter les jours fériés : 7 jours nationaux + quelques jours régionaux, et les 3 semaines d’or, banalisées autour de certains jours fériés comme le 1er mai. Au final, c’est peu ou prou comme chez nous en nombre de jours, mais nettement moins flexibles sur les dates. Ils vont donc se tasser aux mêmes endroits tous en même temps et les trains sont vite pleins.
Si certains s’agacent en France des cars de touristes chinois consommant les destinations à la volée lors d’European Tours, la très grande majorité des Chinois visitent uniquement leur pays. D’ailleurs, les instituteurs et institutrice n’ont pas le droit de voyager à l’étranger (d’après ce que l’un d’entre elle m’a dit). Est-ce pour pousser à l’amour du pays ou pour empêcher les éducateurs d’intégrer des critiques de la politique chinoise à l’étranger ? Mystère !

Le surtourisme chinois : sites 5A
Comme partout, les réseaux sociaux ont changé la donne. Les vacances ne sont pas tout à fait un temps de repos loin des injonctions sociales, c’est le moment de se mettre en scène dans une série de lieux recommandés officiellement. L’Etat chinois a mis en place un système de notation des lieux touristiques. Le Saint Graal est d’obtenir le 5A : 350 attractions touristiques choisies par le ministère du tourisme chinois. Et comme ils sont plus d’un milliard à tous pouvoir partir en même temps (voire à y être obligés par le système de jours fériés)

Ainsi, beaucoup de lieux sont tout simplement inaccessibles en haute saison. Le musée national de Chine et la Cité Interdite, tous deux à côté de la place Tien’Anmen, proposent des billets une semaine avant : 40 000 places environ. Vous avez à peu près 30 secondes pour les commander lors de l’ouverture du guichet en ligne avant ce que soit plein. Restent les visites guidées onéreuses pour les étrangers (et beaucoup de Chinois).
A Shilin, forêt de pierres classée à l’UNESCO, on peut se tasser avec des milliers de groupes de touristes, venus essentiellement pour capturer la vue du dessus sur le belvédère central.
A Guilin dans le Guanxi, une croisière sur la rivière Li entre des pics karstiques est elle-aussi classée 5A. Les bateaux de croisières partent en quasi file indienne. On est loin des bateaux-mouches : ici, chaque passager à une place sur un canapé, du thé et des friandises sont offerts. Le reste est payant et cher. Les Chinois ne s’exposant pas au soleil, ils restent essentiellement à l’intérieur, mais sortent sur le pont pour prendre quelques photos en se mettant en scène. Et sortent tous au même moment, pour prendre la même photo, lorsqu’ils arrivent devant un site réputé (le paysage visible sur les billets de 20 yuans, pris en photo avec un billet de 20 yuans en 1er plan). Des sites 5A à voir absolument certes, mais pas pour toutes les bourses.

Randonner en Chine
Les Chinois n’aiment pas randonner. Il y en a bien quelques uns qui apprécient, mais si vous parvenez à trouver un joli chemin de rando, peu de chance qu’il soit très fréquenté (en plus, il peut être surveillé par des caméras). Pour voir un lac à 4 200m de haut dans le nord du Yunnan, il était obligatoire de signer une assurance et de suivre une guide. Le groupe de randonneurs amateurs est donc venu… sans aucun équipement. Des gens en baskets tenant leur ombrelle anti-UV et s’arrêtant toutes les 2 minutes pour faire des selfies. La guide elle-même était en New Balance et balançait ses déchets par terre. Surprenant.

Près de Lijiang, la montagne de Jade a le malheur d’être classée 5A par le ministère du tourisme chinois. L’accès au site est payant. La montagne est donc bondée de touristes et de mariés venus prendre des photos. Tous se bousculent sur les routes et passerelles prévues pour leur passage aux dépends du site « naturel ». Les téléphériques sont réservés bien à l’avance malgré leurs prix prohibitifs et il n’était donc pas possible d’aller au sommet.
Heureusement qu’on avait trouvé une autre rando méconnue dans le coin plus tôt, mais dommage d’y avoir perdu une demi-journée.
Même s’ils n’aiment pas randonner, ils n’aiment pas non plus le tourisme balnéaire, puisque beaucoup ne savent pas nager et ne souhaitent pas s’exposer au soleil. De toute manière, l’été il fait bien trop chaud sur la côte. A l’exception des pôles culturels et des plages du Hainan, ce ne sont pas des lieux touristiques. Ce sont donc les « vieilles villes » de montagne qui semblent attirer le plus de touristes : il fait frais et c’est faussement typique.

Tourisme des minorités en Chine
Le plus choquant reste de loin la nature même du tourisme. Les Chinois adorent visiter des vallées pour découvrir la culture des minorités. Leur mode de vie différent est la garantie d’un dépaysement (mais après tout, je fais pareil en venant en Chine).
Cependant, ces lieux typiques, comme Lijiang, sont aménagés sous contrôle et demande de l’Etat. La typicité est tout à fait relative, mais on peut apprécier que les nouvelles constructions suivent les normes pour ne pas dénaturer le paysage. Ou regretter que ces normes figent le mode de vie selon une image idéalisée voulue par les Han mais pas par les habitants.

Dans le narratif officiel, la Chine compte 56 ethnies, dont 55 minorités (8% de la population, mais en croissance) et une majorité Han valorisant les autres cultures, en rappelant qu’elles ont toujours échangé et participé à l’histoire chinoise. Leurs lieux sont mis en tourisme pour leur particularité, via des aménagements conséquents (routes, lignes à grande vitesse…). Leurs cultures sont valorisées, mais sous des formes folklorisées et idéalisées qui ne correspondent pas vraiment à leur culture de base.
Par exemple, la « fête des entrailles de boeuf » des Miao est devenue la « fête du dépôt de tambour » (même prononciation en chinois qu’en langue miao, glissement de sens. Déterrer un tambour de bronze et le faire sonner sur la place du village tous les 12 ans : un bien beau rituel… au service des touristes. Le rituel était interdit sous Mao et a repris place sous contrôle des autorités, pour plaire au Han venus le voir, sous une forme entièrement transformée.

J’ai pu observer le phénomène et les conséquences néfastes du tourisme chinois directement dans les rizières au nord de Guilin. La minorité Yao est réputée pour sa cuisine dans du bambou et pour les femmes qui ne se coupent jamais les cheveux. L’endroit est magnifique, et logiquement mis en tourisme, mais le résultat est accablant. Les Yao eux-mêmes abandonnent leurs sources de revenus autres pour ne se consacrer qu’aux revenus touristiques, et en deviennent dépendants. En dehors des spots facilement accessibles, rizières et champs de kumquats sont souvent desséchés et à l’abandon.
Le manque de touristes (il y a plein de belle rizières en concurrence dans le pays) pousse la logique commerciale des locaux. Les femmes ont intégré ce qu’on leur demande. Elles insistent lourdement pour vous proposer artisanat local et poses en photo contre rémunération. Cela n’empêche pas la crise : beaucoup de jeunes quittent la vallée, désormais surtout peuplée de vieux et de logements vacants. Tous sont sinisés et ne parlent plus que leur langue locale pour plaire aux touristes ou à une représentation d’eux-mêmes, souvent sans savoir la lire ou l’écrire.

Folklore des minorités oppressées
S’il ne s’agissait que de ça, c’est moche mais finalement assez similaire à l’Europe. Combien de beaux villages français de Dordogne sont désormais figés dans le formol pour complaire aux touristes, tandis que leurs rues et résidences sont à moitié vides le reste de l’année hormis des vieux ? C’est un problème globalisé.
Les Chinois vont plus loin avec une appropriation culturelle du plus mauvais goût. Dans les premiers temples à Pékin, j’ai pu voir des touristes déguisés en tenue traditionnelle. Ca me semblait un peu kitsch mais pourquoi pas ?

Quand j’ai vu les mêmes Han en costume traditionnel Naxi, je me suis dit que ça sentait l’appropriation culturelle. Mais les Naxi semblent réellement intégrés. Puis ils ont eux-même installés des dizaines de boutiques de costumes. Chaque touriste peut se déguiser et se maquiller comme un local d’autrefois, pour ensuite déambuler avec un photographe pour immortaliser ce beau moment. J’ai même pu voir une famille de Russes s’y mettre, prouvant ainsi qu’ils pouvaient toujours concurrencer les Chinois dans le mauvais goût.

Tourisme chinois au Tibet
Quand j’ai vu la même chose avec des tenues tibétaines, ce cosplay est devenu plus que gênant. Surtout que les tenues traditionnelles sont un mélange de plein de choses qui ne correspond à rien de réellement Tibétain. Ils ressemblent plus souvent à Pocahontas finalement. Les boutiques de costumes attachent des chiens tibétains à l’entrée pour attirer les jeunes filles (et quelques hommes). Quand on sait ce qui arrive aux Tibétains revendiquant l’autonomie dans le Tibet occupé, c’est assez glaçant de voir ça. Les Hans prennent leurs tenues pour se mettre en avant sur les réseaux sociaux en position de prière bouddhiste (tels qu’ils l’imaginent)… Ceci dit, les Tibétains ont déjà perdus. Les Hans sont de plus en plus nombreux chez eux. De plus en plus de locaux jouent le jeu du folklore mis en scène pour en tirer des bénéfices. C’est aussi un phénomène mondial qu’on retrouve ailleurs.

Encore une fois, si l’on compare à ce que la France a pu faire aux Bretons, ou ce que les Nord-Américains ont fait aux peuples natifs, c’est similaire. Cela reste triste que ce soit su, et que la sinisation/colonisation se poursuive et s’accélère, sans même que la majorité des Chinois ne se rende compte des conséquences pour les minorités auxquelles ils pensent sincèrement rendre hommage.