Nouvel atelier d’écriture avec Rémanence des mots.
Cette fois, on explore le regard du lecteur. On entend par là que l’œuvre ne s’arrête pas lorsque l’auteur met un point final, mais bien quand le lecteur en termine la lecture et sa propre interprétation comblant les vides de l’auteur, selon Umberto Eco.
Certains auteurs pensent leur œuvre pour être diversement interprétées selon le lecteur. Ou selon le moment, leur vécu etc.
L’exercice du jour s’inspire un peu de l’effet Koulechov au cinéma. On filme un acteur avec un visage neutre, puis on montre un deuxième plan très différent. Le spectateur interprète alors le jeu de l’acteur totalement différemment selon les cas.
Partant de là, l’exercice du jour se divise en 4 parties :
- Écrire une seule phrase + une phrase de contexte standard et faire deviner l’émotion aux autres membres de l’atelier
- Selon la même logique, faire deviner un secret au sein d’un court texte, sans jamais le dire
- S’amuser à réorganiser ce texte dans un sens inverse pour lui donner une autre sens
- Écrire la suite de ce texte
C’est ludique. Spoiler : ils ont tous trouvé le secret. L’émotion aussi. Par contre, la suite du texte a été plus surprenante… Je mets les réponses à la fin, vous me direz si vous trouvez.
Regard du lecteur sur une émotion
Les enfants jouent sans se soucier du lendemain, sans angoisse de trouver un sens à leur vie, sans responsabilité vis à vis de personne. Théo regarde par la fenêtre.
Et l’émotion était… la jalousie. Hé non, pas la nostalgie ou les regrets, mais ça marche aussi.
Regard du lecteur sur un secret
Théo en était à sa quatrième bière. A jeun. Les deux premières devaient écluser le choc. La troisième l’a poussé hors de ses gonds face à l’injustice. La quatrième l’emmène tout droit vers les affres de la tristesse.
Sébastien a bien tenté de le rassurer. Lui rappeler la courbe du deuil est certainement un conseil intelligent dans le cas présent… mais après quatre pintes, ses conseils sont bien trop rationnels pour être intelligents. Sa présence offrait au moins le soutien émotionnel recherché. Il serait bon pour lui répéter tout ça, entre autre paroles rassurantes, le lendemain, après qu’il a décuvé.
Le ton de Théo se fit larmoyant tandis qu’il évoquait une énième fois le déroulé de la fatidique journée. Les clients des tables alentour se sont prudemment déplacés vers le fond de la salle pour ne pas être pris à parti. Il faut toujours se méfier d’un pochtron à l’alcool triste. Ou agressif. Alors quand il passe par les sept émotions de l’arc-en-ciel, c’est encore pire.
Sébastien rassure les voisins et le patron du bar qui commence à faire les gros yeux. Les esclandres ne font pas ses affaires.
« Je paierai tout, vous inquiétez pas! … oui oui, il arrête de boire là, c’est bon ! »
Théo entend le mot et hurle qu’il peut payer ! Il n’est pas encore sans le sou !
… Encore que. Il faut se préparer à tout.
Qu’est-ce qui a merdé hier ? Il ne l’a pas vu venir. Pourtant il connait son sujet. Il s’est investi… Echec sur toute la ligne.
Il va falloir faire table rase, commencer une nouvelle page de son histoire. Blanche la page, évidemment.
Pour l’instant, ça l’angoisse. Il ne veut pas réfléchir aux causes, seulement noyer ses peines
Et le secret était… Théo a perdu son travail hier.
Réorganiser un texte pour changer le regard

La photo suffit. Rigolo, le sens du texte ne change quasiment pas, puisqu’il tournait en rond autour des émotions traversées sous alcool. Mais il perd son crescendo.
Suite et fin du texte originel
Théo braille encore contre cette connasse de RH qui lui a remis un carton avec ses affaires, accompagné de deux gorilles.
Quelle sortie impersonnelle et humiliante après quinze ans de maison ! Cette plainte stridente fut son chant du cygne avant de s’affaler sur la table. Ses larmes se mêlent à l’amertume de la bière à moitié renversée.
Deux heures et trois vomis plus tard, Sébastien parvient à le coucher dans son canapé. Une bassine à portée de main, une gourde d’eau et un Dafalgan sur la table proche… Prévoyant le Seb !
Il dort et va se réveiller avec un parpaing dans le crâne et la même tristesse au cœur. Ce n’est pas encore le moment pour Seb de lui dire qu’il va récupérer le poste nouvellement vacant. Avec une augmentation.
Son sens des responsabilités et ses capacités d’organisation ont été vantées par toute l’équipe, jusqu’à la RH. Alors que les difficultés à gérer les émotions de Théo sont quasi proverbiales… surtout que chaque virée alcoolisée est contée par le menu aux langues de vipère de la compta. Chaque petite erreur est notifiée indirectement à la direction depuis des semaines…
Eh oui !… Prévoyant le Seb !