Depuis mon dernier atelier d’écriture avec Léo Henry, j’étais un peu rouillé. Je suis retourné chez Rémanence des Mots pour un nouvel atelier sur le point de basculement d’un récit.
L’atelier prévoyait trois temps d’écriture :
- Décrire une scène ordinaire. Un personnage face à des objets familiers dans une situation quotidienne, jusqu’au point de basculement
- Focaliser sur le trouble du personnage. Ses réflexions pouvaient créer un effet de ralenti
- Faire le bilan, soit à la suite, soit après une ellipse, soit lors d’un débrief avec un autre personnage
Selon notre animateur d’atelier, l’inspiration n’existe pas. L’écriture est un geste qui demande avant tout du labeur. Certes. Mais décrire un truc quotidien qui ne soit pas chiant ou trop proche de soi ne m’a pas paru évident. Quelqu’un d’extérieur m’a soufflé après que c’était dommage de se focaliser sur un personnage et pas sur le basculement d’une société… riche idée ! Moi je suis parti sur un druide.
L’écriture m’a fait remarqué deux problèmes de ce format (hormis le manque de temps évident pour fignoler son texte). Premièrement, choisir une situation exceptionnelle pour nous mais normale pour le personnage rend difficile de faire un retournement efficace. Deuxièmement, lire en public des histoires écrites en 10 minutes me pousse à essayer d’être drôle rapidement, donc à écrire des trucs plus rigolos que cohérents pour ne pas paraitre chiant. Voici quand même mes 3 parties de cet atelier d’écriture, n’hésitez pas à me faire des retours

Point de bascule chez un druide
Le druide préparait sa potion avec la force de l’habitude. Sa serpe de bronze accrochée au cuir de sa ceinture, il humait le gui fraîchement coupé sous ses moustaches blanches et broussailleuses. C’est tout de même curieux que cette plante invasive entre dans la composition de quasiment tous les arcanes de sa confrérie.
Devenu druide à seulement 48 ans, il s’enorgueillait de la précision de sa préparation. Les substrats de plantes aromatiques étaient soigneusement rangés dans des ampoules de verre phénicien. Les outres de sang de mammifère, nécessaires à tout rituel mineur, pendaient le long de son officine.
Étalant son baluchon, l’élégant vieillard reconnut les dernières cueillettes essentielles à son philtre de pré-science. La myrrhe, le tilleul et bien sûr un renardeau sauvage – capturé le matin même à l’aide d’une mixture de sommeil simple – pour le sacrifice.
Sa main tâta le fond du sac, par instinct plus que par acquit de conscience… quand il sentit une forme inattendue. Il écarta sa main par réflexe. La sentit.
Pas de doute.
Il laissa tomber le fond du sac sur le plan de travail. Un oisillon jaune rebondit sur le chêne de l’établi avec un gazouillement aigu.
Un poussin ? Ridicule ! Inutile ! Tout à fait inapproprié !
Ses plumes peuvent certes entrer dans l’élaboration d’un philtre d’amour… tout le monde sait que le duvet incite l’être aimé à la douceur. Cela n’a aucun lien avec la pré-science commandée par les guerriers du clan.
Comment diable l’a t-il attrapé ? L’aurait-il cueilli comme de la sauge sans même s’en apercevoir ? Peut-être était il inconsciemment à la recherche de chaleur. Cela n’a pas de sens.
D’ailleurs, le renardeau est réveillé. Il a bien les pattes attachées, mais la gueule libre.Selon toute probabilité naturelle, l’oisillon aurait dû être dévoré.
Un renardeau au ventre plein n’aurait donné que des visions concernant les repas de la prochaine quinzaine. Au moins, le druide évite le déshonneur de l’échec face à son roi.
L’oisillon pépie doucement. Caressant sa barbe, le druide observe son erreur sans en trouver l’origine. Il se pourrait bien que les dieux aient mis le volatile sur son chemin… Où est-ce son esprit pernicieux, toujours obnubilé par la druidesse du clan Biturige, qui a insidieusement porté sa main vers l’ingrédient de l’élixir d’amour ?
Pour se donner une contenance, il émince les herbes récoltées dans le sens requis avec célérité et les ajoute dans l’eau bouillante de sa marmite. Il tend alors le couteau sacrificiel vers l’animal roux…
La lame brille sous les yeux humides du renard. Le druide retient son geste… dans son trouble, il en a oublié d’essuyer les herbes collées. S’il voulait fausser le rituel et se mettre les divinités chtoniennes à dos, il ne s’y prendrait pas autrement.
Le couteau passé sous l’eau pure, il ferme les yeux et fait le vide dans son esprit, comme lui a inculqué son mentor il y a seulement quelques décades. Revenant à l’établi, le vieux sage trouve le poussin gaillardement érigé entre lui et le renard, ses petits yeux semblant toiser le sardonide par le dessous.
Un signe divin ! Cet oiseau est un messager des dieux ! Non… une incarnation de Cerunnos !
Abandonnant sa préparation et son couteau à même le sol, au risque d’ébrécher sa précieuse lame d’argent, le druide prend le poussin dans ses mains avec une infinie douceur. Il se concentre pour entendre le sens profond de ses pépiements sans y parvenir, puis le repose sur le bord du plan de travail. Le vieillard défait alors le noeud qui retenait les pattes du renardeau. Tant pis pour les guerriers ! Les messages divins sont impénétrables, mais passent avant la stratégie militaire.
Nullement affolé, le renardeau trotte le long de l’établi. Près du poussin, il semble se prosterner en remerciement, son museau avoisinant son bec. Le goupil ouvre la gueule, et l’avale dans un même mouvement. Puis il s’enfuit par la porte de la hutte en un souffle.
Abasourdi, le druide n’a pas pu réagir.
Funeste présage… Le vieillard s’empare de la marmite à deux mains, et la retourne sur son feu avec dépit. Son atelier s’emplit d’une fumée âcre, tandis qu’il se dirige vers la forêt, méditant sur les actions qui lui ont valu d’être ainsi maudit.
