Dans la traîne des empires, Gabriel Martinez-Gros fait une histoire systémique de l’humanité. Il mène une macro-histoire très conceptuelle entre empires et religions, en comparant Islam, Chine et Empire romain. C’est casse-gueule, mais réussi.
Gabriel Martinez-Gros, historien spécialiste de l’Islam, s’inspire énormément d’Ibn Khaldun pour analyser les cycles des empires. Il en déduit plusieurs temps et systèmes.

Des royaumes combattants aux conquêtes impériales
En Chine, la période des royaumes combattants a laissé place à un nombre limité de royaumes, puis à un premier empire. Selon lui, le modèle des cités-états mésopotamiennes ou grecques suit la même logique.
Les petites entités tendent à se regrouper sous l’autorité d’un groupe dominant.
Le groupe dominant cherche ensuite à grandir et imposer son modèle de civilisation sur les « barbares » alentours, c’est-à-dire tous ceux qui ne correspondent pas à son modèle. Ce sont les conquêtes impériales de Qin Shi Huang ou d’Alexandre le Grand. Même si Alexandre conquiert l’Empire achéménide, son modèle de civilisation est gréco-macédonien. Les empires se réclament alors du passé bédouin fantasmé. Les Romains chérissent encore la démocratie grecque qu’ils ont pourtant écrasé.

Selon Martinez-Gros, il faut donc une certaine densité de population pour qu’un empire existe. Les croyances de l’époque ne sont pas des religions au sens où on l’entend, mais des « religions de l’efficace », des puissances divines dans la nature qui peuvent se mettre au service des humains qui les plient. Ou pas. Les dieux donnent de la puissance. La violence est inhérente à ces sociétés.
La conquête impériale est une violence certes, mais ce n’est pas son but. L’objectif de l’empire est la paix. Une paix dite universelle, mais seulement au sein de ses frontières. La violence se fait vis à vis des barbares extérieurs, pour protéger le peuple désarmé et sédentarisé au sein de l’empire.
L’Islam a donc une particularité, c’est un empire qui ne se forme pas en soumettant des royaumes combattants aux peuples armés, mais en conquérant des espaces déjà largement sédentaires et désarmés.

Déclins systémiques des empires et montées des religions
Appliquant les théories d’Ibn Khaldun, Martinez-Gros explique ensuite que les empires fonctionnent toujours selon les mêmes schémas systémiques, les amenant à chuter.
Ainsi, les populations pacifiées par la conquête impériale s’habituent en quelques générations à vivre désarmées et à consentir à l’impôt. En échange, l’Etat diminue les violences, augmente le niveau de confort et permet un essor démographique important.
L’empire se désarme et n’a plus les moyens de s’étendre. Il doit recourir à des mercenaires, comme les mercenaires vikings à Constantinople, ou à des accords avec les barbares aux frontières, comme le limes romain. L’impôt augmente de manière tendancielle pour profiter à la capitale, faire fonctionner et surtout défendre l’empire.

Le peuple désarmé est d’abord humilié de la perte de ses armes. Les réseaux de solidarité claniques sont dissous dans l’empire, mais remplacés par un coûteux système impérial. Pour Ibn Khaldun, c’est la dualité entre les sédentaires et les bédouins :
- Les sédentaires sont bien plus nombreux et plus riches. Le temps sous la paix impériale a rendu le consentement à l’impôt plus faciles.
- Les bédouins sont peu nombreux, mais ont conservé les fonctionnements claniques et la violence qui leur permet de conquérir.
La thèse principale de La traîne des empires vient donc de ce fonctionnement. Les élites impériales, notamment la classe des clercs, vont rejeter la violence inhérente à l’empire. Elles vont même rechercher un idéal universel de non-violence, qui va se traduire dans le développement des religions. Il faudrait bannir totalement la violence. Pieux espoir. Pour Martinez-Gros, chaque religion majeure est liée à un empire : christianisme et Empire(s) romain(s), islam et Islam, bouddhisme et Empire chinois.

L’empire sédentaire ploie sous le poids de son fonctionnement et son incapacité à s’étendre. Pire, il doit reculer et abandonner ses marges aux barbares pour se recentrer sur ce qui est défendable. Son universalité est impossible.
Au contraire, la religion propose l’universalité que l’empire ne peut plus prétendre offrir. Elle s’étend particulièrement bien dans les marges impériales. Par exemple, les moines traducteurs Cyrille et Méthode permettent d’étendre le christianisme en dehors de l’Empire byzantin. La religion permet aux peuples vus comme barbares d’être des égaux avec les élites impériales, alors que l’empire les mettait à l’écart. L’impuissance n’est plus synonyme de défaite de l’empire. C’est l’idéal d’égalité, de la non-violence. L »universalité.
Différences entre empires
Il y a des similitudes, mais évidemment aussi des différences que Martinez Gros analyse rapidement.
Pour la Chine, la religion bouddhiste s’est imposée alors que l’empire Han perdait du terrain. Sous la dynastie Song au Xe siècle, la Chine connait une véritable Renaissance. C’est la redécouverte des classiques confucianistes. Comme tout empire, il faut se définir par rapport aux barbares extérieurs. Pour les Song, les civilisés sont les personnes éduquées aux classiques. Les bouddhistes, combattants des marges, sont des barbares extérieurs. L’essort néo-confucianiste se faire en miroir du rejet bouddhiste, avec une culture raffinée et où le métissage est interdit.

Pour l’Islam, c’est un peu plus compliqué. Comme Martinez-Gros est spécialiste du sujet, il se perd davantage dans les détails et m’a semblé moins accessible. Si j’ai bien compris, les premiers califes amènent bien des conquêtes bédouines sur des sédentaires, mais peu de conversions. Sous les Abbassides, l’islam plus pacifique se développe sur l’empire stabilisé. Le chiisme, hiérarchique et imbriqué dans l’État impérial tente d’abord de s’imposer en tant que religion impériale et violente. C’est pourtant la défaite des arabo-musulmans, qui permet à l’islam sunnite de s’imposer durablement dans les populations, offrant un idéal moins vertical.

Pour le christianisme, la disparition totale de l’empire, qui ne se reforme jamais totalement en occident (le Saint Empire romain germanique ne compte évidemment pas), pose une situation unique. Les sédentaires s’incorporent aux royaumes barbares chrétiens. Aucun Empire n’émerge, donc aucune tentation de richesse démesurée pour les bédouins non plus.
Après la réforme grégorienne, l’Eglise chrétienne s’y développe en tant qu’église impériale. Elle s’appuie sur les différents royaumes chrétiens et veut s’imposer comme une théocratie qui les surplombe, mais elle échoue.
Contrairement aux empires qui séparent guerriers bédouins et clercs sédentaires, ces royaumes vont développer une classe guerrière noble durable et des cultures vernaculaires multiples.

250 ans d’empire occidental tacite
Avec la Renaissance, la religion perd sa place en Occident. Alors que les Empires désarment les peuples, les États modernes et sédentaires les arment. La réussite de plusieurs révolutions pousse les nouveaux États à imposer leur modèle. C’est le cas de Napoléon amenant le Code Civil dans toute l’Europe.
Les royaumes combattants ont changé de taille avec la modernité. Cette avance technologique permet alors l’impérialisme colonial aux Européens, mais ils n’intègrent pas les vaincus. Les colonies restent des marges non-intégrées aux solidarités des États-nations. Les hommes occidentaux proposent des idéaux qui remplacent la religion : révolutions, socialisme, communisme. Martinez-Gros voit la victoire d’un empire tacite, l’Occident.
L’URSS fait partie de cet Occident, puisqu’il applique une idéologie marxiste issue d’Allemagne. Cet Empire est en réalité un amalgame d’États-nations combattants partageant des valeurs communes et des oppositions impérialistes éclatant en guerres mondiales qui font bouger les centres de l’Europe vers les États-Unis. Cet « empire » permet une croissance démographique démesurée et un gain de confort sans commune mesure pour les sédentaires qui en font partie. Les empires et vieilles religions sont mis en retrait.

Chute de l’Occident : quels avenirs possibles ?
Cependant, la transition démographique amène là aussi un déclin impérial.
L’Europe sédentaire voit le colonialisme comme une violence insoutenable, favorisant la décolonisation. Les États-Unis croient triompher de la guerre froide avec la chute de l’URSS, mais s’installent eux-aussi dans une crise démographique et identitaire en parallèle. L’essor du tiers-mondisme, puis de l’antiracisme seraient des idées occidentales émanant de sédentaires désirant l’impuissance et rejetant la violence fondatrice de leur puissance, comme les religions autrefois.

A la fin de La traîne des empires, l’auteur voit les prémices de plusieurs religions en gestation, et le retour d’autres religions :
Dans le « croissant atlantique », allant de l’Amérique à l’Europe et l’Afrique subsaharienne, Martinez-Gros note l’influence occidentale et de ses valeurs qui développe des dogmes anti-impériaux : antiracisme, écologie… Ces dogmes ne sont pas unis sous une religion. Le christianisme y reste important, surtout sous la forme évangélique protestante, bien moins universaliste. Il pourrait se reconfigurer en intégrant les dogmes nouveaux.
L’islam a évité le recul sous la domination des États modernes et s’étend à nouveau. Le sunnisme, autrefois religion universelle et pacifique, affirmerait son identité en tendant vers le djihadisme : un retour aux temps bédouins du prophète. L’islam fondateur, conquérant et sacré, s’oppose aux sunnites modernes trop influencés par l’Occident, qui lisent dans leur langue plutôt qu’en arabe coranique. Ce monde islamique est divisé. Certaines formes comme Daech ont certes été mises en échec… temporairement. Le déclin programmé de l’Occident pourrait empêcher son endiguement à terme.

Enfin, l’Asie est divisée. La Chine retrouve sa place dans le monde. Son communisme, issu de l’influence occidentale, n’est plus que de façade. Ce sont les valeurs néo-confucianistes qui s’imposent à nouveau dans l’Empire du milieu. Son influence s’étend, mais la démographie va freiner le phénomène.
Reste l’Inde. Le pays s’unit sous la bannière du nationalisme hindouiste en résistance à l’islam qui y a autrefois imposé son empire. Son poids démographique et son influence culturelle en font un acteur majeur à venir au fur et à mesure qu’il s’émancipe davantage de l’Occident.

Avis et critique sur La traîne des Empires de Gabriel Martinez-Gros
C’est un livre très conceptuel, que je trouve à la fois brillant et accessible. Je ne sais pas si les notions sont toujours pertinentes, mais le livre nous donne l’impression que oui. Je ne compte plus les épiphanies en découvrant les liens entre les notions proposés par Gabriel Martinez-Gros.
C’est parfois un peu frustrant. Les notions sont nombreuses ou seulement esquissées alors qu’on aimerait des détails pour les appuyer. Quid de l’utilisation des religions « impuissantes » par les empires pour justifier les conquêtes ?
C’est que ce livre d’histoire est avant tout un essai, et non une somme. Et c’est tant mieux, il faudrait plutôt pouvoir poser des questions à l’auteur.

Je regrette parfois le manque d’engagement sur certaines questions ou l’absence d’avis personnel assumé. Ainsi, la fin de la domination de l’Occident vers 2050 semble inéluctable à Gabriel Martinez-Gros. Mais est-ce vraiment un âge d’or de l’humanité indépassable ? Seules quelques projections démographiques ne m’ont pas semblé suffisantes pour une prospective sur un temps plus long.
Quand il rappelle les violences post-révolutionnaires ou quand il explique que l’antiracisme est finalement un suicide de l’Occident, qu’en pense t-il personnellement ? Entre un antiracisme néfaste pour la paix impériale, et la critique d’un empire offrant le confort au prix de la domination des « barbares » actuels, il ne tranche pas. Faut-il préférer l’impuissance (antiracisme ou écologie) car le déclin de l’empire est irrémédiable ou au contraire faire durer l’empire pour éviter le retour de la violence et la « barbarie » ? On aimerait bien trouver une voie non-religieuse qui ne soit pas un écofascisme, mais l’auteur ne propose hélas rien.
Avec l’éveil des mondes anciens (asiatique, hindouiste ou islam) et le déclin du fantasme de l’universalité occidentale, se pose aussi la question de la place de l’individu moderne dans des mondes bédouins organisés sur des structures familiales/claniques ? Pas un mot là dessus. Ni sur la place des femmes dans le monde à venir. Ce n’est pourtant pas un détail de l’histoire, et ne devrait pas être celui de la macrohistoire non plus.