Comment passe t-on de cadre en marketing numérique vendu au capital à professeur d’histoire-géo aux charges du contribuable ? Les secrets d’une reconversion.
Tous les possibles, aucune direction
Revenons rapidement en 2018 (et sur LinkedIn pour retrouver les dates) : je travaille dans une agence digitale et UX où je gère la partie marketing et référencement pour plein de clients. Je m’entends bien avec les graphistes, j’aime le côté stratégique et sémantique, moins le commercial et les reportings. Par contre, ce que je fais ne sert à rien. Ou est carrément néfaste.
En 2019, je décide de quitter ce bullshit job (comme je l’avais écrit dans cet article), et pars un an en Nouvelle-Zélande.
Là bas, le marketing disparait : j’étais dans une réalité où le quotidien prend beaucoup de place. Le retour est… angoissant. Le vide. Il est devenu évident que je ne retournerai jamais dans un secteur que je déteste de plus en plus.
Mais que faire ? Je n’ai pas la moindre idée de comment débuter autre chose. J’ai quelques capacités, beaucoup de peurs et aucun horizon clair.
2019, je prenais confiance en moi en voyageant.
2020, je retombe à zéro : tout parait lointain. Insurmontable. Je suis perdu.
Un coup de main pour s’orienter
Coup de bol pour moi, le Covid confine la moitié du pays. Je vivais très mal de voir tout le monde actif alors que je restais désœuvré à la maison (avec le retour chez les parents après 30 ans en bonus malaise). Je me retrouve au même niveau que tout le monde. Je décide de me prendre en main.
Je suis perdu ? Il me faut donc de l’aide pour trouver mon chemin, un métier qui me convienne. Des start-up proposent désormais des bilans de compétences améliorés pour aider à se réorienter et/ou à se rééquilibrer avec son travail : Switch Collective, Même pas cap… je choisis le parcours SoManyWays. Remboursé par le CPF en plus.
En seulement 2 mois et demi, je suis censé savoir ce que je veux faire dans la vie. Le site a une ambiance développement personnel qui sonne creux. Mouais… Je suis dubitatif, mais faut bien essayer.
Le fonctionnement So Many Ways
De mémoire, nous sommes 10 ou 12 dans le groupe coordonné par 2 filles de la start-up, dont une animatrice très solaire qui facilite les échanges. Chaque semaine, on nous envoie quelques ressources en ligne à consulter : articles, témoignages vidéos, quiz, conférences TED… on travaille un peu de notre côté et on échange avec un membre du groupe par téléphone. Le mardi, on fait un point collectif sur Zoom. Ça permet de transformer une pénible introspection en une démarche cool et inscrite dans un groupe. Puis, les échanges montrent que certains sont totalement paumés : quête de sens, malaise, besoin de reconnaissance… Pendant que moi j’intellectualise trop, mes camarades sont centrés sur les émotions mais peu capables de prendre du recul sur leur activité. Voilà déjà une compétence !
Le parcours vers la réorientation
Je tiens un carnet durant ce parcours. J’ai du mal à comprendre pourquoi il m’est si pénible de le rouvrir 5 ans après. La peur de confronter ma réalité présente à mes espoirs passés.

Semaine 1 : Fixer le point de départ.
On essaye de voir où on en est dans la courbe du changement. Je pense en être au marchandage : je quitte un job mieux payé par manque de sens, mais j’ai peur. Je m’inscris pour m’obliger à me confronter à mes questionnements.
Je fais des tableaux : Idées de reconversion possible, risque, moyen de le juguler, coûts de l’inaction… 3 idées ressortent : devenir libraire, tenir un bar à jeux, devenir prof.

Semaine 2 : Définir un cap
Je suis scolaire, j’applique ce qu’on me dit. Je note mes 3 choses positives chaque jour. Mon cahier se transforme en carnet de gratitude pour adepte des accords toltèques… c’est parfois amusant.
Je liste des réussites, des échecs, des choses qui rendent heureux, des personnes inspirantes… Usul, Laurent Binet, François Ruffin, Rosemary (une admirable vieille dame néozélandaise) et ma copine. Ça marche toujours.
J’écris ma rubrique nécrologique idéale… visiblement, je veux transmettre, m’amuser, et avoir plusieurs vies en une. Je ne dois pas encore être prêt à choisir…
Semaine 3 : Bâtir un socle
Il faut définir son fonctionnement, ses valeurs, ses objectifs, etc. Je déteste faire ça. Comme les symboles, définir c’est figer plutôt que de s’adapter et évoluer. Après moult tableaux, je réduis à 5 valeurs phares : la curiosité intellectuelle, l’authenticité, le ludisme, la justice, le courage.
Je note maintenant mes « girafes » : des émotions fortes et ce qui les déclenche.

Semaine 4 : Trouver le sweet spot
Aussi appelé ikigai, il y aurait un croisement entre ce qu’on aime, ce qu’on a besoin, ce qu’on sait faire. J’interviewe mes proches sur mes talents et note ce qui me faisait plaisir dans mes précédents boulots. Par exemple, créer des arborescences, ordonner des idées. Ce que je fais aussi avec ce parcours, ça biaise un peu.

Semaine 5 : Définir ses compétences
On est dans le bilan de compétences plus classique, il fallait bien y passer. En séparant les hard skills et les soft skills. J’interviewe d’anciens collègues pour m’aider. C’est plaisant de contacter des gens par téléphone avec un but, j’aurais jamais cru. J’en tire une matrice :

Semaine 6 : Explorer son rapport au travail
Je revois ce qui était positif et négatif dans mes jobs précédents, pour mieux définir le nouveau cadre idéal. Les tests me disent être un « améliorateur » : travailleur indépendant, mais qui a besoin de reconnaissance dans un projet collectif et de continuer à apprendre en s’amusant.
Nouvelle liste de métiers possibles : je me vois désormais aussi auteur, éditeur, politicien ou architecte d’intérieur.
Semaine 7 : Choisir un champ d’exploration
Je prend les 5 métiers qui m’attirent le plus, et je les évalue selon un système Faisabilité/Désirabilité/Timing. Prof et auteur ressortent un peu.
Je réalise une frise chronologique des choix de ma vie et les évalue (positif ? difficile ? subi ?…). Des personnes qui ont partagées ma vie sont entièrement rhabillées en « choix de facilité pour éviter de me confronter ». Dur.
Je fais ma roue de la vie avec mes priorités…

Semaines 8 et 9 : Mise en mouvement
Il faut identifier les freins qui empêchent d’avancer et définir des « petits pas » faisables pour se sentir avancer et « élargir sa zone de confort ». Le parcours m’a aidé à clarifier, mais il est ici très bien fait pour ressentir la possibilité d’avancer sans être écrasé sous le poids des possibles.
Bref, j’ai appelé un prof et écrit à un barman du Nid. J’intègre mes petits pas à côté des 3 trucs positifs et des girafes.
Semaine 10 : Continuer son plan d’action
Les petits pas sont intégrés dans un plan d’action visuel (une sorte de timeline). On m’invite à célébrer les réussites.
Bilan du parcours So Many Ways
Des petits pas, des girafes, des réussites, des choses positives, des roues de la vie… En relisant, ça me parait ridicule. Sur le site de So Many Ways aujourd’hui, elles ont muté en un organisme de formation à destination des managers. Pas étonnant : seuls les managers, faisant souvent un job vide de sens, ont les moyens (monétaires et sécuritaires) pour se lancer dans un tel parcours.
Pourtant, il pourrait être utile à tous. J’ai beau me moquer, l’enrobage self-improvment n’est pas totalement à dénigrer. Aurore (l’accompagnatrice qui a quitté SoManyWays 2 mois plus tard) a ainsi su donner un cadre bienveillant et des étapes confortables. Un nécessaire pour se projeter.
J’ai perdu leur contact, mais les membres du groupe n’ont pas tous réussi à trouver leur reconversion. Certains s’étaient recentrés, plusieurs étaient toujours perdus. D’autres rêvaient de devenir prof de yoga ou coach personnel. Un travail qui a du sens… Comme So Many Ways.
Ils deviendraient producteurs de bien-être : des pansements pour accepter de vivre l’absurdité d’un système capitaliste (ou de la vie en général ?). Hélas, tout le monde ne peut s’y retrouver : le bien-être est une industrie. Son marché ne peut s’étendre à l’infini s’il ne s’adresse qu’à d’autres cadres souhaitant aussi devenir coachs personnels…

Mon carnet se termine sur une lettre à moi-même dans 3 mois. Pris dans le tourbillon du Master MEEF, j’ai abandonné le carnet sans me retourner. Adieu le recul ! Puis le temps passant, j’avais peur de la relire… Je m’y met enfin, 5 ans plus tard pour cet article…
Et j’ai les larmes aux yeux. Pourtant c’est plutôt mielleux, un peu bateau, rien de fou. Ce qui m’impressionne, c’est que c’est réellement bienveillant, à un point que je ne suis plus capable d’être envers moi-même. Je pointais des problèmes que je n’ai toujours pas résolu. Je m’y suis même enfoncé en occultant ce carnet qui donne pourtant plein d’outils utiles.
Entre ça et le moodboard, l’impression de reculer d’un côté quand on avance d’un autre n’est pas des plus agréables… J’ai réussi ma réorientation (j’écrirai peut-être un article sur les joies du CAPES), mon travail me convient. Je m’y sens utile (…en formant moi-aussi des futurs aliénés au travail).
Pour faire cette transition, la lutte était rude. J’ai abandonné beaucoup d’autres choses qui faisaient aussi mon équilibre et que je rebâtis depuis peu, petit à petit. Comme mon moi passé disait :
« si tu as craqué, rappelle toi que ce n’est pas grave. Tu peux recommencer ou relire ce carnet »
Quel gros niais !
…
Une relecture des plus utiles quand même.